Debout payé. Mon regard

Gauz

Debout-Payé. 10 chapitres rédigés, immortalisés, cadrés, montés, réalisés par Gauz et hébergés par les éditions du Nouvel Attila. Le roman compte 172 pages. Dès l’entame du texte, le décor parisien est planté ; Champs Elysées, Sephora Camaïeu… L’auteur lui est d’origine ivoirienne, exerce plusieurs métiers, dont la photographie, la rédaction, le documentaire… Pendant quelques années, il a travaillé comme vigile aussi en France où il se rend avec l’idée d’y faire des études. Mais il finit par exercer plusieurs petits métiers, pour survivre.  Aujourd’hui, de nationalité Française, il a connu les difficultés liées à la vie des sans-papiers.

Ossiri, le personnage central du livre est enseignant en Côte d’Ivoire. La vingtaine amorcée fraîchement, il est sensible aux appels de l’aventure. Il abandonnera sa sécurisante monotonie pour elle. Et, il ne met pas longtemps à choisir la destination. Une fois, à Paris, il loge chez Ferdinand qui lui donne son premier emploi. Ossiri va gagner de l’argent, va gagner sa vie. Il le fera en parvenant à rester debout. La journée durant, il a le loisir de voir, analyser, juger tout le monde : Personne ne le voit, lui. C’est un privilège de Roi. Partout et à Paris particulièrement, les boutiques sont de véritables foires où se retrouvent toutes sortes de gens. C’est ainsi que l’auteur, présente les choses. Pour un vigile, il lui faut être sur le qui-vive, guetter ce rien qui se passe ou alors retourner à « La frontière ».

A priori, dans une logique de facilité, on affirmerait que ce livre est français. La terminologie, les espaces, les lieux. Mais aux cours des pages, on découvre un regard neutre qui se pose sur la société française. Ce sont des analyses rendues possibles par les diverses influences subies par l’observateur. Gauz est Français et Ivoirien. Certaines pages l’africanisent plus que d’autres…

Tout le long du texte, les personnes sont saisies, prises capturées dans l’objectif de la mémoire de l’auteur. Il les analyse et les clichés ne sont que photographiques. Ce ne sont pas des idées reçues, c’est d’ailleurs l’auteur lui-même qui les émet. Mais, implicitement, consciemment ou non, Gauz devient un maillon de l’industrie commerciale. Il nomme, non les vêtements mais les hommes qu’il rencontre. A leur insu, l’auteur les étiquette et chacun a un nom spécifique « Les habitués, les gauloises tropiquettes, Femme bété a bébé blancs FBBB » ; Tels les rayons des boutiques, Gauz classe ceux qu’il voit dans les rayons et compartiments sociétaux.

« Loi du sac à Main. Dans un magasin d’habits pour femmes toutes les femmes sont attachées à leurs sacs à main, surtout les voleuses. » ; « Axiome de Camaïeu. Dans un magasin d’habits, un client qui n’a pas de sac est un client qui ne volera pas. » P18.

 Ainsi présentés, il y a peu de place pour l’équivoque. L’auteur prend des risques, de gros risques littéraires, parce qu’en réalité ses propos, sa virgule, son paragraphe, son adverbe tout parait décalé. Il écrit des certitudes qui ont des allures de paroles d’évangile. Rien dans la formulation ne fait office de réserves. Tout est tranché. Gauz est sûr de lui. Un peu trop par endroit, certainement parce que ces/ses portraits sont les meilleurs qu’on puisse avoir. Qui d’autre que le vigile peut avoir le temps et la posture de les réaliser ? Les meilleurs résultats sont obtenus après une longue et minutieuse observation ; Et le vigile dispose du temps que cela requiert. Toutes les typologies sociales et les nationalités passent au scanner.

Ne s’est-il pas lui-même laissé entraîner par le système ? On peut penser qu’il les regarde de haut pour se consoler. Il est ignoré et ce n’est pas une joie pour l’égo.

Mais ce vigile ne fait pas que voir, il pense et interroge ce que la société lui offre comme évidence, ou réalité indiscutable. Au nombre des réflexions menées, figure celle sur le pagne. Les africains aiment le pagne, toutes les africaines le considèrent comme un symbole d’africanité, donc un moyen de retourner « aux sources ». Gauz a envie de leur demander si tous savent d’où viennent ces étoffes. Il leur donne la possibilité de découvrir pour soit se conforter dans leur fierté soit recadrer et freiner leur enthousiasme.

« Dans les filatures ils transformèrent les balles de coton en tissus aux couleurs criardes et aux motifs délirants. Le pagne africain venait de voir le jour… Ils déversèrent des kilomètres de pagnes sur nos côtes… Les africains et les africaines adoptèrent et adaptèrent le pagne comme s’il avait toujours existé sous cette forme-là. Les africains et les africaines se mirent à couvrir leurs beaux corps avec ces étoffes à l’origine honteuse et au goût douteux » Pages 91-92. Un africain informé en vaut-il deux ?

Tout le livre est l’expression d’un besoin de briser les codes. Les premières pages sont des extraits. De petites descriptions empreintes d’humour. On ne fait la connaissance d’Ossiri, le principal personnage que très loin dans les pages.

Que peut avoir Gauz contre les codes ? La vie obéit à la loi du mouvement. Il faut faire des pas, des bonds. Mais non à reculons, ni en gravitant sur un unique centre ; plutôt vers l’avant et avec plusieurs voies à emprunter. Chaque personne a une touche singulière a apporter. La plupart des choses que nous voyons ou vivons est une réplique de déjà-vu.

Le prologue, et l’épilogue ainsi que la biographie de l’auteur sont parties intégrantes de l’histoire. De ce fait, il est difficile de déterminer s’il y a 10 chapitres ou 7. D’ailleurs il y a un chapitre entier consacré à l’auteur. Comme s’il avait longtemps hésité entre l’autobiographie et le roman.

Quatre pages pleines pour Gauz alors qu’habituellement, la quatrième de couverture montre quelques lignes concernant l’auteur. C’est après lecture et derrière le livre que l’auteur est brièvement présenté. Ne crions pas au narcissisme, mais poussons plus loin la réflexion. Plus on a d’informations sur l’écrivain, mieux on est susceptible de comprendre l’ouvrage. C’est quelque peu dans l’intérêt du lecteur que ce chapitre est écrit. Cependant, tentons la mauvaise foi : Longtemps, il a fait le Debout payé, et est resté invisible. Cette, fois, il tient l’occasion de sortir à la lumière du livre : c’est une sortie triomphale !

Les mots de l’auteur sont rigoureusement choisis. Ils montent la barre haut, jusqu’au langage soutenu. Invitation à l’effort ou besoin de faire des preuves ? La réponse à une telle interrogation est double. Gauz n’a rien d’un paresseux, ni physiquement, ni intellectuellement. Réussir un roman avec autant de réflexions ne s’obtient qu’avec un travail acharné et consciencieux. C’est aussi un choix délibéré de prouver qu’un oublié social peut avoir les mêmes, sinon plus de neurones que les bureaucrates. Un homme choisi pour surveiller un magasin de vêtement n’en est pas pour autant un ignare. Et Gauz a fait ses preuves. Les amoureux de belles lettres sont servis. Et d’un vigile, tout cela est aussi inattendu que le nom de l’auteur et le genre de l’ouvrage.

Il est habituel de voir au moins un nom et un prénom pour l’auteur. Armand Patrick Gbaka-Brédé a 4 nom et prénoms, mais ne choisit qu’un seul DERIVE de nom pour s’identifier dans l’ouvrage : Gauz. En couverture, apparaît en caractère visible et sur fond rouge une éloge. Jean Birnbaum estime que c’est «  L’une des surprises les plus réjouissantes de cette année ». Comme pour prévenir le lecteur qu’il a fait un bon choix Mais au-delà de rassurer le lecteur, la caution d’un journaliste de nationalité française apparaît comme un gage de qualité. Il est de la même nationalité de Camus. Il est de la France, le pays qui a connu les auteurs les plus prolifiques et les plus talentueux de la littérature d’expression française. Implicitement, a tort ou à raison, cette critique rassure. En plus ce type de présentation n’est pas le plus répandu.

Revenons aux termes employés : Surprise et réjouissante. Qu’est ce qui surprend et pourquoi ? est-ce la qualité du texte qui suscite l’étonnement, ou le rapport entre l’auteur et le livre ? Est-ce la maîtrise du sujet abordé par l’auteur, espérons que ce soit cette dernière option. La qualité du livre ne suscite l’étonnement qu’à la vue de son auteur. D’un homme avec autant de muscles, on attend tout sauf un beau texte. Et nos préjugés tombent. Vigile, on peut mener des réflexions profondes et porter un regard critique sur le monde qui nous entoure.

Réjouissante. ça va de soi qu’un livre fasse plaisir quand il est bon ou quand il procure une certaine satisfaction au niveau de la technique d’écriture. Mais au point de s’en réjouir ? Oui parce que la culture s’en trouve enrichie. Et dans un monde où tout se politise et où l’argent retient l’attention et le cœur des hommes, quelqu’un, ici Gauz, ose quelque chose de différent. Il choisit d’exalter le mot. Il préfère chanter une ode à l’intelligence. Gauz, de concert avec les hommes de culture met en avant, le plaisir de l’esprit et de l’âme. Oui il y a belle et bien matière à se réjouir.

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